Témoignages – Retour à la terre

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Néo-paysans : « A défaut d’avoir changé le monde, nous avons au moins pris en main notre existence »

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Gaspard d’Allens et Lucile Leclair sont partis un an sur les routes de France à la rencontre des néo-paysans. Ces femmes et ces hommes ont décidé de cultiver leur rêve ailleurs que sur le bitume, en changeant de vie pour devenir maraîcher, éleveur, apiculteur, arboriculteur…

 

En Ardèche, 70 % des paysans ne sont pas issus du milieu agricole. C’est le cas de Nono, Monique, Jo, Valère et Emeline. Trois générations qui, tour à tour, ont décidé de revenir à la terre et de se lancer dans l’élevage de chèvres. Des parcours semés d’embûches et d’espoirs.

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Ce texte est extrait de l’ouvrage Les néo-paysans, Éditions Seuil-Reporterre.

 

 

 

 » Nous voilà arrivés à Blaizac (Ardèche). Le village compte une dizaine d’âmes…

Nono est accoudé à la fontaine municipale…, l’eau coule dans le lavoir. « Ah, ma foi, si ce n’est pas beau ici ! », s’exclame l’homme de 85 ans…,« Le retour à la terre, c’est un refrain qui a traversé les âges. Votre histoire de néo-paysans, moi je vous le dis, ce n’est pas nouveau ! »

 

« Peut-être que je parle comme un Parisien, mais j’ai l’âme paysanne. »

 

Nono s’est installé dans les années soixante. « Je revenais de vacances à la mer avec ma femme et je ne suis jamais reparti », dit-il. À l’époque, le couple se cognait les ailes au quatrième étage de leur appartement parisien. Lui était peintre en bâtiment, elle comptable, ils rêvaient ensemble de quitter cette « vie de fou » à la ville.

Quand les deux citadins débarquent, leur bateau de plaisance tiré par la voiture, les montagnards rigolent… La cabine leur servira d’abri, le temps de retaper une ruine achetée 5 000 francs … « On voulait simplement vivre dans la nature, raconte Nono, on a vite compris que l’agriculture était le meilleur moyen pour subsister ici. »« On a tout essayé avant de se lancer dans la chèvre. »

« Ah ça franchement, on n’a pas été aidés ! »« Quand je passais dans le hameau, le rideau de la voisine se fermait. Au battage des céréales, je mangeais seul et les autres fêtaient ensemble. » Le vieil homme se lève péniblement avec sa canne et nous invite chez lui dans la pénombre de sa maison. Il est 11 heures, il nous sert le canon. « Tu vois, les gens d’ici ont toujours refusé d’entrer chez moi boire un coup. Même le jour du mariage de mon fils avec la fille des voisins. » Une larme perce l’homme endurci. Il la réprime. Un silence passe. « Peut-être que je parle comme un Parisien, mais j’ai l’âme paysanne. »

 

« A défaut d’avoir changé le monde, on a au moins pris en main notre existence »

 

Nono est maintenant à la retraite. Il a cédé sa chèvrerie à d’autres « bourdigas », les « mauvaises herbes » en patois local, un terme qui désigne les hommes et femmes venus d’ailleurs. En Ardèche, ils ont pris racine. Aujourd’hui, 70% de ceux qui deviennent paysans dans le département ne sont pas issus du milieu agricole. Nono se sent pionnier...

Au bord du village, Monique et Jo habitent une grande maison en bois qu’ils ont construite eux-mêmes lorsqu’ils ont repris la ferme de Nono dans les années 1990… Deux autres néo-ruraux, Émeline et Valère, ont ensuite pris la relève.

C’était en 2012. Ici, la terre change de mains, les générations passent, mais le rêve s’accroche…

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Monique ne connaissait rien aux chèvres lorsqu’elle est arrivée. Elle était coiffeuse… Devenue chevrière sur le tas, elle a gardé le troupeau de Nono et continué de vendre les fromages au mont Gerbier situé à une trentaine de kilomètres. « Notre idéal, avec nos trente chèvres, ce n’était pas de gagner des sous mais d’en dépenser le moins possible », dit-elle avec le recul, alors qu’elle approche ses soixante-cinq ans…Elle lâche un soupir et retrace le destin d’une génération marquée par le cri libertaire de mai 68.

« Tu sais, à défaut d’avoir changé le monde, on a au moins pris en main notre existence. »

 

La venue de jeunes saluée, dans des campagnes qui se vident

Jo est moins bavard que sa femme… Lui et Monique ont été bien accueillis au village contrairement à Nono. Jo est même devenu maire de la commune au tournant des années 2000. Leur successeur à la ferme, Valère, a été élu président du comité des fêtes…

C’est que le village a bien changé depuis l’arrivée de Nono, il y a cinquante ans. La communauté rurale auquel il s’était confronté s’est peu à peu disloquée… On pestait hier contre l’étranger, on salue à présent la venue des jeunes dans une population vieillissante. Seuls quatre Ardéchois se cramponnent encore à leur origine parmi les seize habitants…

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Blaizac s’est progressivement transformé en villégiature. L’été l’abreuve de vacanciers … les granges rénovées deviennent des gîtes d’étape tandis que l’hiver la moitié des maisons demeure volets clos…

La campagne abandonnée par les cultivateurs s’enfriche, les pâtures se couvrent de genêts et si les arbres donnent, les châtaignes pourrissent au sol faute de ramasseurs. À peine dix tonnes sont récoltées chaque année dans les bois aux alentours, 80 fois moins qu’un siècle plus tôt ! Émeline et Valère sont les derniers éleveurs du village… Leurs filles, Margot, 7 ans, et Olivia, 6 ans, sont les seules enfants de Blaizac.

 

Tout à apprendre

C’est à 730 mètres d’altitude, que l’on trouve la chèvrerie.

Après la naissance difficile d’un chevreau, Émeline s’assied sur un tabouret au milieu de ses biquettes. « C’est notre quatrième mise bas qui commence, quatre ans en agriculture, c’est peu. On a tout à apprendre. »… Il y a quelques années, elle alternait boulots alimentaires et périodes de chômage… « On habitait avec Valère et notre premier enfant dans un HLM à Voiron près de Grenoble. On était complètement déconnectés ». « Sûr qu’on n’y connaissait rien à l’agriculture, on ne se préoccupait pas de la malbouffe ! »

« Avec Valère, on explosait, on s’engueulait pour rien… » Ils se projettent alors dans une ferme, Émeline se lance dans un brevet professionnel et ils font route ensemble vers l’Ardèche… Ils ont 35 et 41 ans…

« Être chevrier, plus qu’un boulot, c’est une présence, une attention permanente »

Arrivés sur place, ils s’installent dans une maison de 3 000 m2 sans cloisons, aux conditions spartiates. Une yourte leur sert de chambre à coucher et, quand la nuit tombe, c’est toute la famille, avec les deux filles, qui s’y glisse… En guise de salle de bain, ils construisent une cabane de jardin dont la vitre donne directement sur les étoiles…

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(Valère et Emeline)

À l’entrée de la chèvrerie, Valère contemple cette nouvelle vie en suivant de loin la quarantaine de bêtes qui parcourt les sommets pour la première fois de l’année. Quelques nuages narguent les cimes, la neige éparse étincelle et brûle sous le soleil.

Là-haut, Ganache broute sans lever la tête, Chacal, la doyenne du troupeau, affronte Jalouse la dominante aux cornes arquées. Valère les connaît toutes par leur nom. « Tu vois, c’est ça que je suis venu chercher ici, l’élevage c’est un lien qui libère. » Le grand brun a la tchatche facile, et le sourire dans une bouille de gamin. « Moi, je n’ai pas l’impression de travailler. Être chevrier, plus qu’un boulot, c’est une présence, une attention permanente. » Il soigne son troupeau lui-même, par l’homéopathie et à base de plantes médicinales.

 

Un avenir incertain

Avec les mises-bas, la traite va bientôt recommencer, et avec elle la vente de fromages, mais elle risque de prendre cette année une tournure particulière. L’administration française leur a retiré les aides PAC (politique agricole commune), soit 8 000 euros de subvention annuelle, une perte équivalente à 30 % de leur chiffre d’affaires. Le couple le dit avec inquiétude, « l’avenir de notre ferme est en danger. » Valère explique : « On a refusé de pucer électroniquement notre troupeau, on en paye aujourd’hui les conséquences. »

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La puce RFID (Radio frequency identification) est obligatoire sur chaque animal depuis 2013, «  elle émet par radiofréquence des données transmises directement à l’ordinateur : date de naissance, géniteur, vaccinations… ».

Pensée à l’origine pour améliorer la traçabilité, elle provoque la consternation de l’éleveur. «  Je ne veux pas gérer mon troupeau derrière un écran. Mes bêtes, je les reconnais du bout du champ, je sais de quelle lignée elles sont issues et quel est leur état de santé.… Cette norme a été créée pour l’élevage industriel. »

Valère tire le tabac de son jean pour se rouler une cigarette. Ses nerfs se tendent : « Les chevaux ont été les premiers à avoir des puces électroniques, ça ne les a pas empêché de terminer en lasagnes ! »…  « Je sais ce que ça veut dire les 3-8, le vide de sens, le standardisé… J’ai quitté l’usine parce que j’en avais assez de pointer, de me faire fliquer. Ce n’est pas pour pucer mes animaux aujourd’hui. »...

Derrière lui, dans la paille, le chevreau tout juste né s’essaye à une marche un peu brouillonne…

Émeline poursuit : « Mais où est ce que l’on va ? Électroniser nos chèvres, ne plus les faire sortir, les écorner, leur donner de l’ensilage ? Quel intérêt ? martèle l’éleveuse. On n’a pas choisi ce métier pour devenir des techniciens ! Avec une gestion électronique, on perd la communication qui existe avec les animaux, on perd le plaisir de travailler avec le vivant. »

 

« Devenir paysan, c’est entrer en résistance »

Le couple a rejoint récemment le bureau de la Confédération paysanne, un syndicat agricole fortement mobilisé contre les dérives de l’agro-industrie. À l’assemblée générale, Émeline se présente comme une « chevrière en colère », heureuse « d’arrêter de ruminer toute seule et de donner à sa lutte une dimension collective »…

Dans ces montagnes ardéchoises, le paradoxe culmine : alors que les deux néo-paysans accompagnent leurs chèvres dans les prairies attaquées par les ronces, abandonnées par les hommes, leur élevage est plus que jamais contrôlé et soumis au diktat de normes industrielles.

« À l’époque de Nono, on pouvait s’installer à l’arrache, se débrouiller dans son coin, un peu comme le déserteur chanté par Renaud : “On a une vieille bicoque / on la retape tranquillement / on fait pousser des chèvres…” Aujourd’hui c’est impossible, devenir paysan, c’est entrer en résistance. »

 

Texte : Lucile Leclair et Gaspard d’Allens

Aquarelle : Dominique, qui a accompagné une partie du périple de Lucile et Gaspard

 

En savoir plus sur les néo-paysans sur le site Reporterre.

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Nb: Blaizac est un hameau de la commune d’Ajoux dans le Coiron

 

 

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2 commentaires sur Témoignages – Retour à la terre

  1. Bel article, et bel ouvrage dont je vous conseille la lecture.

    Il est bien vrai que ces  » néo-paysans » on été bien mis à part pendant longtemps, même encore maintenant j’entends bien des choses sur eux.
    Pourtant leurs présence sur le territoire nous a apporter une certaine ouverture d’esprit tout en sauvegardant une partie de nos campagne délaissées.
    Sans compter les enfants qui participent largement au maintiens de nos écoles .

  2. Félicitations à ce site que je viens de découvrir et qui traite de sujets locaux aussi bien que de sujets d’actualité plus générale.
    Je ne connaissais pas le livre « les néo-paysans », vous m’avez donné envie de l’acheter et le recommander – bonne synthèse de l’auteur du billet.

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